J. Verlaine, « La destinée singulière d’un peintre face à l’évolution
du goût artistique (1945-1969) », dans
Serge Poliakoff.
Le rêve des formes, catalogue d’exposition, Paris, Musée d’art moderne de
la Ville de Paris / Paris-Musées, 2013, p. 77-80.
Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris consacre au peintre
abstrait Serge Poliakoff (1900-1969) une importante rétrospective de
près de 150 œuvres réalisées entre 1946 et 1969. Depuis 1970, aucune
exposition parisienne de grande ampleur n’a été consacrée à cet artiste
majeur de l’École de Paris, soutenu par les plus grands historiens de
l’abstraction (Charles Estienne, Michel Ragon, Dora Vallier) et qui, par
l’intermédiaire de ses marchands (Denise René, Dina Vierny), a su
éveiller l’intérêt de nombreux collectionneurs privés.
Le parcours de l’exposition est conçu comme un cheminement s’organisant
en plusieurs séquences autour d’oeuvres-clés. Depuis ses années de
recherches et la période de l’après-guerre –lorsqu’il appartient à
l’avant-garde de la peinture abstraite, expose dans divers salons,
attire l’attention de Kandinsky– jusqu’aux dernières peintures d’une
modernité plus épurée (1968-1969).
Comme tous les artistes de
l’abstraction intégrale, Poliakoff explore les relations entre la ligne
et la surface, le fond et la forme, la couleur et la lumière. Mais l’apparente
unité formelle de ses oeuvres dissimule une multiplicité de solutions
picturales que le parcours de l’exposition rend lisibles. Les
couleurs concentrées, la vibration de la matière, tout comme
l’agencement savant des formes qui s’équilibrent dans une tension
énergique contenue, jouent ensemble un rôle capital.
C’est cette
lecture qui est proposée, montrant la singularité d’une approche
particulièrement sensible et l’intense spiritualité d’une oeuvre qui n’a
d’autre objet que ce « rêve des formes en soi qui est le grand mystère à
élucider de ‘l’abstrait’ » (Pierre Guéguen).
Un accrochage dense
de gouaches complète cette présentation, tandis que des projets de
tissus, de vitraux et de céramiques mettent en relief les rapports
féconds que Poliakoff entretenait avec le décoratif.
Enfin, l’exposition bénéficie d’un important appareil documentaire (photographies, archives visuelles et sonores) permettant d’appréhender la vie du peintre.
Les débuts tumultueux d’un jeune émigré russe fuyant la Révolution ;
puis l’ambiance artistique d’après guerre ; et enfin, les années de
succès, au cours desquelles ses oeuvres attirent l’attention des
personnalités du monde politique, de la mode et du cinéma (Yves
Saint-Laurent, Greta Garbo, Yul Brynner, Anatol Litvak, etc.) mais aussi
et surtout de la jeune scène artistique des années 1960 qui voyait en
Poliakoff un des peintres les plus radicalement modernes.
Un catalogue, largement illustré et édité par Paris-Musées, est publié à cette occasion. Prix : 35 euros.